Une drôle de campagne pour une étrange élection

12-04-2017

Nous vivons donc les derniers jours de ce qui ressortira dans les livres d’histoire comme une « drôle » de campagne. Comme la drôle de guerre de 1939-1940, toute chose égale par ailleurs, pendant laquelle la vie politique fut marquée par le chaos, les candidats auront mené leur campagne dans la confusion, le désordre, quand ce n’est pas eux-mêmes qui appellent à tout « chambouler » (Jean-Luc Mélenchon) ou déclare « Ils ont tous trahi le pays ! » (Nicolas Dupont-Aignan). De grands débats sur l’avenir de la France, il n’y en a pas eu véritablement. C’est entre les deux tours de la présidentielle, puis après, pendant la campagne des législatives qu’ils se battront véritablement, projet contre projet, pour tenter de rallier à eux une majorité parlementaire afin de mettre en œuvre leur programme.

Dans son essai L’étrange défaite écrit en 1940, March Bloch se penche sur les causes de la défaite française. Naturellement, je le répète, nous ne sommes pas en 1940. L’Europe est en paix, mais nous sommes en guerre contre le terrorisme et le monde multipolaire est instable. Enfin d’aucuns dénoncent la montée des populistes. Par ailleurs, Marc Bloch récuserait qu’on calque le diagnostic qu’il pose sur la France de 1940 sur celle de 2017, qui plus est réduit à une campagne électorale.

Pourquoi alors rappeler cet essai ? Parce qu’il est une œuvre majeure, un classique dont nous pouvons tirer des enseignements, et du courage. Les difficultés rencontrées par les deux grands partis institutionnels qui gouvernent la France depuis 36 ans en alternance, Les Républicains et le parti socialiste, sont accusés d’avoir échoué dans la lutte contre le chômage, les inégalités et la sécurité. De fait, ils sont sérieusement bousculés par les partis d’extrême gauche et d’extrême droite, ainsi que par un parti centriste surgi de nulle part. Dans tous les cas, toutes ces formations politiques qui sont, nous dit-on dans les sondages, aux portes du second tour de l’élection présidentielle, disent quelque chose du moment que nous vivons, des interrogations et des attentes des électeurs. Enfin, la campagne électorale que nous avons vécue n’en a pas été vraiment une ; elle mérite donc d’être passée à la paille de fer si nous voulons comprendre pourquoi.

Quelles étaient les raisons de la défaite aux yeux de l’historien Marc Bloch ? Il y a l’armée, mais il ne la juge pas seule responsable : « Dans une nation, jamais aucun corps professionnel n’est, à lui seul, totalement responsable de ses propres actes ». Il voit l’Etat et les partis. Il dénonce « l’absurdité de notre propagande officielle, son irritant et grossier optimisme, sa timidité », « l’impuissance de notre gouvernement à définir honnêtement ses buts de guerre ». Il stigmatise l’immobilisme des ministres, la défense de leurs intérêts catégoriels par les syndicats, les contradictions des partis politiques, la consanguinité du milieu politique et son mépris pour le peuple. Toutes ces postures se faisant au détriment de la France. Il y a enfin les Français, mal préparés, aveuglés (par « l’idéologie internationaliste et pacifiste » notamment), résignés.

Ainsi notre « drôle » de campagne électorale ou vraie-fausse campagne dit quelque chose du moment que nous vivons dans notre démocratie et la manière dont nous affrontons les défis qui se posent à elle : politique, économique, religieux, sociaux, etc. Elle révèle surtout ce que sont nos élus : comportements, fidélités, cohérence, courage, probité.

C’est ainsi que le landerneau politique et médiatique, inextricablement enchevêtré, consanguin, a peut être escamoté cette campagne qui « sent mauvais » déclare François Hollande : involontairement, à cause des affaires diront certains, volontairement, penseront d’autres, laissant entendre qu’on a voulu voler le peuple en lui imposant un vote en discréditant le candidat favori de l’élection, François Fillon.

Dans tous les cas, les élites, ou ce qu’il en reste, devront faire leur examen de conscience comme jadis Marcel Bloch le fit. Il faudra particulièrement veiller à ce que celles-ci ne prennent pas comme bouc-émissaire de leur impuissance la constitution de la Vème République qui est aujourd’hui la garante de la stabilité de la France.

C’est seulement à ce prix que la confiance renaîtra, et que l’électorat (la moitié de celui-ci !) tenté par les extrêmes retrouvera les chemins de la raison, c'est-à-dire le sentiment de vivre dans une démocratie juste et représentative.

Sabinius.

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