Un président aux pouvoirs solitaires

15-06-2017

Emmanuel Macron est président de la République depuis un mois. Rarement un chef d’Etat sous la Vème République aura été à la fois aussi peu présent et, en même temps, l’objet de toutes les attentions. Il apparaît comme un président aux pouvoirs solitaires, ce qui ne signifie pas qu’il est seul. Observons la situation et les faits.

Présent, il l’est partout, dans les médias, les conversations. Sa trajectoire en a bluffé plus d’un. Le pays scrute son entrée sur la scène ; d’aucun pense qu’il a plus incarné le pouvoir en un mois que François Hollande en cinq ans. L’homme est habile, il sait faire. Ses deux années passées à l’Elysée, puis au ministère de l’économie, lui ont apporté une expérience à nulle autre pareille. Il a été un entomologiste de la geste politique de son prédécesseur. L’ayant disséqué jusqu’à en reconstituer son ADN, cela lui a permis de savoir jusque dans les moindres détails ce qu’il fallait faire et ne pas faire.

Tout va bien également parce qu’il ne dit rien. Après le carnaval Hollande, c’est carême avec Macron. Depuis un mois les médias subissent un jeûne comme ils en ont rarement connu depuis des temps immémoriaux : aucune interview donnée, pas de petites phrases, pas de confidences, rien. Rien à se mettre sous la dent. La communication est vissée. A côté, la présidence de François Hollande était une émission de téléréalité où le président s’offrait à tous en permanence. Avec Emmanuel Macron, nous sommes plus proche du Kremlin contemporain, total control. Du coup, les médias sont agacés, attentistes. Cela ne durera pas. Comme le président l’avait dit pendant la campagne, il faudra bien qu’il nourrisse le moloch médiatique. Mais les nouvelles règles du jeu qu’impose le président sont inédites, troublent les acteurs. Nous pouvons penser qu’elles évolueront naturellement après les législatives quand le pouvoir affrontera le réel, c'est-à-dire gouvernera, légifèrera et devra répondre aux difficultés.

Parallèlement Emmanuel Macron est soutenu par un parti qui n’en a pour le moment que le nom tant il est jeune et n’en a aucun des attributs classiques. Ayant moins d’un an d’existence, il n’y a pas eu encore de congrès. Sans élu autre qu’Emmanuel Macron jusqu’à dimanche soir prochain, il n’affiche pas de clans, de courants ou de familles de pensées. C’est une organisation hybride qui défit les catégories politiques ; son unique rôle aura été de porter un homme au pouvoir. D’où ses allures de parti unique quand on sait qu’il peut obtenir 75% des sièges de l’Assemblée nationale.

Par ailleurs, en apparence, Emmanuel Macron ne doit rien à personne : pas de cohortes d’amis, de copains et de coquins à remercier comme François Mitterrand qui fut 23 ans dans l’opposition, Jacques Chirac et sa troupe de grognards, Nicolas Sarkozy et ses sarkozystes, François Hollande et les chefs de courants qui l’accompagnèrent plutôt mal que bien. Emmanuel Macron est plus proche de Valéry Giscard d’Estaing qui prit le pouvoir à la hussarde avec quelques responsables politiques et haut-fonctionnaires.

Cette situation inédite sous la Vème République permet au nouveau chef de l’Etat de jouir pleinement des pouvoirs que lui confère la constitution : il incarne l’Etat, fixe un cap, nomme le Premier ministre, préside le conseil des ministres et il est le chef des armées. Mais on perçoit que pendant le premier mois de sa présidence il a eu des pouvoirs solitaires, en plus du domaine réservé, la défense nationale et la politique étrangère notamment. Il a pu pousser son avantage partout, dans les nominations des ministres, les membres des cabinets. Il a réussi, en effet à être le maître des horloges qu’il avait annoncé.

Mais il en veut encore plus. Au nom de l’efficacité, Emmanuel Macron souhaite faire évaluer les 180 personnes dont la nomination dépend du gouvernement en Conseil des ministres. La plupart sont des haut-fonctionnaires. Cette décision est en rupture totale avec les usages de l’administration française qui veut que ses fonctionnaires soient d’abord au service de notre pays, assurent une continuité du service public, en plus d’avoir un haut niveau de compétences. Vouloir imposer sans débat ni évaluation le système à l’américaine du spoil-system serait un précédent néfaste, après certains volets de la loi sur la moralisation de la vie publique inspirés également des mœurs politique d’outre-Atlantique où tout est contractualisé à rebours de nos traditions.

Emmanuel Macron semble vouloir montrer que plus rien ne sera comme avant, que le président de la République est de retour. Mais en est-on si sûr ? Il se pourrait que la situation vertigineuse de concentration des pouvoirs à laquelle nous assistons sécrète plus vite que nous le pensons des contre-pouvoirs : dans la rue éventuellement, mais aussi auprès des grands du royaume – nous entendons par là, les féodaux : les responsables politiques. Sous Louis XIV, ce fut la période de la Fronde – la vraie, pas celle qui eut lieu sous François Hollande –, celle qui fut une réaction à l’autoritarisme monarchique.

Sabinius.

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