Qui est vraiment Monsieur « et en même temps » ?

07-04-2017

Emmanuel Macron (39 ans) est un jeune homme neuf en politique, dit-il. C’est même son fond de commerce : le renouveau. Entre 2002 et 2010, il y aura goûté, mais sans jamais s’engagé, c’est à dire y adhérer : un peu de la sauce de gauche (Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement, Parti socialiste) et de droite (UMP). En 2012, François Hollande en fait son secrétaire générale adjoint à l’Elysée, responsable des questions économique, puis en août 2014 il le nomme ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique. Deux ans plus tard, il démissionne. Dans l’intervalle, il crée en avril 2016 le mouvement politique En marche !. Le 16 novembre, il annonce sa candidature à l’élection présidentielle.  

Aujourd’hui, les sondages le donnent qualifié pour le 2d tour de la présidentielle. L’outsider est en tête, au coude à coude avec Marine Le Pen. Il peut même mégoter sur les soutiens de tous les horizons politiques qui l’ont rejoint : « Beaucoup de gens éprouvent le sentiment de s’exprimer. Pouvez-vous les en empêcher ? Pour la plupart, je ne les ai pas sollicités ». Emmanuel Macron a donc maintenant un problème de riche, parce que trop soutenu, trop populaire…C’est donc une belle histoire qui nous est donné à regarder. Une histoire de renouveau qui fonctionne. « Enfin ! » se disent certains.

Alors, ce jeune pressé est-il prêt à gouverner et d’ailleurs comment gouvernera-t-il ? Et avec qui ? A ces questions, il a apporté cette semaine, à deux reprises, des réponses qui sont instructives. Dans une longue interview donnée mardi au quotidien Le Monde, et hier comme invité sur la chaine de télévision France 2. Qu’apprend-on ?

Sur la forme tout d’abord. L’homme est un rhétoricien habile, lettré, pugnace. Il ne lâche pas la parole une fois qu’une question lui a été posée quand toutefois il a accepté d’attendre la fin de celle-ci. Et si son interlocuteur lui fait remarquer qu’il ne répond pas à la question, il rétorque « ce n’est pas la question, mais c’est ma réponse ». Même s’il n’en est pas l’auteur, il cherche toujours à avoir le dernier mot.

On le pensait consensuel, on le découvre – toujours souriant – autoritaire. On le croyait adepte d’un exercice du pouvoir horizontal, celui d’une modernité qu’il revendique où les hiérarchies disparaissent ; on découvre qu’il « ne prétend pas être un président normal. Je compte être un président qui préside, un président engagé sans jamais être un président de l’anecdote, avec des décisions prises de manière rapide ». C’est un homme qui dit « je », et pour cause, puisque personne ne sait avec qui il gouvernera et la majorité sur laquelle il s’appuiera. Mais dans la même interview accordée au Monde, il se contredit (une fois de plus diront certains) déclarant « Aujourd’hui, le pouvoir est déjà concentré à l’Elysée, beaucoup plus qu’on ne le croit. Je veux être un président garant du temps long, des institutions, du cap donné. A partir du moment où le président devient le débiteur des actions du quotidien, d’ajustements, comme cela s’est passé sous les précédents quinquennats, il s’affaiblit. De manière colossale. »

Il assume qu’il utilisera le 49-3 : « J’ai toujours dit que je ne comptais pas retirer le 49.3 de notre Constitution. J’assume totalement les instruments qui ont été prévus par la Constitution de 1958. » François Mitterrand parlait à propos du général de Gaulle et de la Constitution « du coup d’Etat permanent », même si cela ne l’empêcha pas de se glisser dans les habits du chef de l’Etat quand il fut élu, ceux d’un monarque républicain dont il jouit abondamment pendant 14 années. Sur ce point, Emmanuel Macron semble être un « ancien » à la différence de ses concurrents, en particulier Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon, des « modernes » qui souhaitent une VIème République et mettre fin aux pouvoirs actuels du président de la République. Au contraire, Emmanuel Macron veut « revenir à la lettre et à l’esprit de la Ve République », être « un président jupitérien ». C’est une vision qui devrait dérouter tant elle est en décalage avec ses déclarations passées et le style qu’il donne à voir de sa future présidence. Par ailleurs, à l'heure où la situation internationale est en extrême tension et où les risques d'un nouveau conflit international de grande ampleur sont importants, il faut un Président taillé pour le costume et non l'inverse. Emmanuel Macron est-il capable de rassurer sur sa capacité à gérer ces crises internationales et à assumer la mission de chef des armées ? Plus que jamais, il est permis d'en douter.

Sur le fond, Emmanuel Macron répète qu’il « porte une alternance profonde, pas le tic tac droite gauche ». Il désire « réconcilier des familles politiques qui partagent les mêmes valeurs : les sociaux démocrates, les libéraux européens, les centristes de droite, les écologistes, tous d’accord pour libérer les énergies ». Il parle de mettre en œuvre une alternance avec 6 chantiers présidentiels qui seront la feuille de route gouvernementale : l’éducation et la culture, la société du travail, la modernisation de l’économie de la société, la sécurité de la Nation, le renouveau démocratique, l’International et l’Europe. Pour chacun des chantiers, il fait des propositions libérales voire libertaires pour les sujets sociétaux (sans père, euthanasie). Il n’y a pas de rupture, juste de la continuité avec ce qui a été fait et a échoué depuis 20 ans.

Pourtant, nous restons coi devant la manière dont il compte gouverner, parce qu’il va bien falloir gouverner à la fin. Il souhaite un gouvernement « qui gouverne », réduit à quinze membres (chiffres promis par tous les candidats à l’Elysée depuis 20 ans, mais promesse jamais tenue) dont la moitié sera issue de la société civile, composé à stricte parité. Et c’est là que le bât blesse.

Etre ministre aujourd’hui est une difficulté sans nom, une épreuve quotidienne démente. Etre ministre ne s’improvise pas, cela se prépare par un chemin d’apprentissage. Les exemples d’échec sont légions, y compris pour des élus expérimentés. Alors faire croire qu’au gouvernement, 7 d’entre eux, la moitié du gouvernement, issus de la société civile, vont pouvoir réussir, c’est au mieux être naïf, au pire être un incompétent ou un bonimenteur.

La société politique et médiatique est d’une violence extrême. Elle ne laisse rien passer. Les places y sont chères, très chères, comme nous le voyons depuis le début de la campagne présidentielle où les responsables politiques quelle que soit leur ancienneté se battent, trahissent, mais s’accrochent pour rester ou conquérir le pouvoir.

Il ne faut pas se laisser emporter par l’ordre et la beauté des hémicycles du Sénat, de l’Assemblée nationale et des palais nationaux qui ne sont qu’illusion. L’arène politique n’est pas une agora policée ; c’est un champ de bataille d’une brutalité et d’une violence inouïe. Ces 7 futurs ministres issus de la société civile, non élus, n’auront aucune expérience d’une part, ni aucune légitimité démocratique d’autre part ; cette fameuse légitimité républicaine qui remonte à la IIIème République. Ne rêvons pas, ils ne sauront pas et ne pourront pas gouverner.

Sans oublier qu’Emmanuel Macron n’a pratiquement aucune chance d’avoir une majorité solide à l’assemblée nationale. Alors quand ce dernier déclare qu’« un ministre qui ne réussira pas ne restera pas », préparons-nous à la plus grande instabilité ministérielle que connaîtra la Vème République.

Emmanuel Macron a fait la démonstration hier soir d'être incapable de gouverner, incapable de trancher et qui n'a pour seul atout que la maîtrise du marketing politique, avec un certain succès, mais dont les limites sont en passe d'être atteintes... à 15 jours du 1er tour. La fin de la campagne risque d'être longue pour celui qui répète « Pardon de vous le dire... », « J'assume totalement.... » pour casser son image de Monsieur « En même temps » qui lui colle à la peau. De la Syrie à l'école, du CICE au regard porté sur l'ubérisation et au besoin de contrôler une nouvelle économie en roue libre, il n'a cessé de montrer son inconstance.

Sabinius.

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