Libération : De l’art de la disruption

18-05-2017



Emmanuel Macron applique la stratégie de la rupture pour éviter d’avoir à choisir entre une voie ou l’autre, et en trouver une médiane.

«Disruption». Ce mot d’origine latine est passé du français à l’anglais, puis a disparu du français avant de revenir au cœur de la vie politique. Il est clair que notre nouveau président est «disruptif». Le chemin qu’il a emprunté pour conquérir le pouvoir en est l’illustration. Au lendemain de son élection, TF1 diffusa un documentaire dans lequel on voyait Daniel Cohn-Bendit proposer un assouplissement des 35 heures. Il suggéra 40 heures pour les jeunes, qui ont plus d’énergie, et 30 heures pour les plus âgés, qui ont en moins. L’idée a attiré l’attention d’Emmanuel Macron. Il s’agit bien sûr d’une proposition disruptive : la modulation ne se fait pas seulement en fonction du secteur d’activité de l’entreprise, mais aussi de l’âge. Ce qui me paraît intéressant dans cette proposition, c’est qu’elle permet, comme beaucoup d’idées de rupture, d’aller au-delà d’une alternative. Dans le cas présent, être «pour ou contre les 35 heures». Elle garde cet acquis sans le garder, le supprime sans le supprimer. Cela rejoint une notion sous-jacente au concept de disruption : «the Tyranny of the "OR"», théorie exposée par Jim Collins dans son ouvrage Built to Last. Il y explique comment le fait de poser un problème en termes d’alternative, A ou B, réduit le champ des possibles, enferme la pensée dans des approches conventionnelles, freine toute velléité d’innovation. Dès que l’on se voit confronté à une alternative, il faut, comme l’a fait Cohn-Bendit, s’en affranchir. Il faut penser que la solution est ailleurs. Transversale. Transgressive.

Beaucoup d’observateurs ont reproché à Macron de dire «mais en même temps…». Ils analysent l’utilisation fréquente de cette expression comme une marque d’ambiguïté. Le reflet de la volonté de ménager des opinions opposées. Je pense plutôt qu’il souhaite les dépasser. Plutôt que de parvenir à des compromis entre des exigences souvent contradictoires, il aura à cœur, me semble-t-il, d’imaginer des solutions qui bousculent les schémas préétablis, des solutions de rupture, des disruptions. Refuser de se laisser enfermer entre les deux termes d’une alternative préserve l’agilité de pensée. Cela permet d’intégrer de multiples points de vue, sans pour autant aboutir à des solutions d’équilibre, le plus souvent stériles. Comme l’a écrit Scott Fitzgerald, «on mesure une intelligence supérieure à sa capacité de tenir compte de deux idées opposées, tout en préservant sa liberté d’action». Le visionnaire ne choisit pas en excluant, il réconcilie les contraires. Ou plutôt ce qui peut sembler contraire sans pour autant l’être.

Un président doit être à la fois ouvert au monde et patriote, audacieux et respectueux des traditions, à l’écoute sans se dédire, fidèle à ses soutiens et prêt à accueillir les bonnes volontés de tous bords. Il lui faut surtout concilier la pensée dans le temps long et l’action dans le temps court. Long terme et court terme, là encore, il ne faut pas choisir. Il reste une inconnue. Ou plutôt un défi : que le gouvernement parvienne à ce que les forces qui s’organisent de chaque côté d’un «ou» dépassent ce clivage pour se réunir autour d’un «et» libérateur. Et pas seulement dans le monde politique. Mais bien au-delà.


Source :
Par Jean-Marie Dru, Publicitaire, président de TBWA, président d'Unicef France — 17 mai 2017 à 17:26
http://www.liberation.fr/debats/2017/05/17/de-l-art-de-la-disruption_1570179

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